Le baiser de l’adieu

M. a été formidable comme d’ordinaire. Le lit a quitté l’appartement. Ce matin, il y a une énorme tache sur la moquette devant la porte d’entrée. Les courses, que nous avions faites, ont disparues. Est-ce toi qui as fait tomber les œufs et ainsi abimer le sol ?

Je n’en saurai jamais rien. Mon dernier lien, avec toi, vient d’être coupé. Je devrais en être heureuse et je suis dans un état de tristesse sans nom.

Parcourant Facebook, une phrase m’interpelle : « le pardon ne change pas le passé, il élargit les horizons du futur ». Elle est juste. Mais, je ne peux pas te pardonner. Cela signifie-t-il que mon futur est bouché ? Que je n’ai plus d’avenir ? Que ma rancune va empoisonner, chaque moment de mon quotidien ? Mais, comment pardonner l’impardonnable ? Je ne suis pas assez sage, sans doute. J’ai, toujours, tout pardonné. Le ressassement d’événements déplaisants ne font pas partie de mon mode de fonctionnement. Mais, là, tu as dépassé mes limites. La haine que j’ai, un court instant éprouvée pour toi, s’est éloignée toute à  mon angoisse liée à la disparition de mon enfant qui a fini par donner des nouvelles à mes parents. Elle est en vie. Que fait-elle ? Je l’ignore. Mais, elle est en vie. J’ai peur, c’est une peur sournoise qui me donne des nausées, qui accapare mon être tout entier. Mon corps, mon esprit. Cette peur, je la connais et n’arrive, cependant pas à la combattre.

Mai 2014, nous attendons avec angoisse les résultats de ta prise de sang, ils ne sont pas bons. Tu passes un nombre incalculable d’examens. Le verdict tombe récidive biochimique. La peur devient ma compagne quotidienne. Curieusement, je n’ai jamais eu peur pour moi, même quand on m’a annoncé que je n’avais plus que six mois à vivre. Mais, pour les gens que j’aime, je ne parviens pas à me raisonner.

Pendant ma chimiothérapie et les dix-huit séances que j’ai dues subir, je faisais rire les autres malades de l’hôpital de jour. Essayant de détendre une atmosphère lourde de mort et d’angoisse. Je parlais, surtout, aux personnes âgées accablées, usées par les traitements et la maladie. Refusant, les mauvais plateaux de l’Assistance Publique, j’aidais les autres à manger. C’était une diversion à la maladie.

Tu as sur le bas du ventre les marques rouges, ce sont les endroits où l’horrible machine va te bombarder. Je sais que tu en souffres et je ressens ton angoisse. Tu me dis que ce n’est rien. Ton ton n’est pas convainquant, non ce n’est pas rien ces trente cinq séances quotidiennes qui t’attendent, où ton seul répit sera celui du week-end.

Tu arrives rue B., tu m’apprends que ta séance a été reportée car le scanner est tombé en panne et que tu es resté coincé dans la machine pendant près de quarante minutes. Ta voix est pale, ton air est grave. Je te raconte que lors de ma dernière irm mammaire, il s’était produit la même chose, qu’une femme avait été coincée dans la machine et avait été prise d’une crise de panique. J’avais aidé l’équipe infirmière afin qu’elle se calme.

Horrible maladie qui ne laisse pas de répit, sournoise, malicieuse, intolérable.

J’ai peur pour toi, ne le dis pas mais tu le sais. J’ai peur, depuis hier, pour ma fille qui ne répond pas à mes appels.

Au dehors, j’entends un bébé pleurer, ce doit être un nouveau-né, ce sont des pleurs de faim. E. n’a jamais pleuré, bébé extraordinaire qui faisait ses nuits et buvait ses biberons goulument. Ma fille, ma vie, mon amour.

Plus rien ne me lie, maintenant, à toi. Juste mes souvenirs. Je n’ai pas eu le droit à une rupture normale, je n’ai pas pu mettre le mot fin. Tu as fui. Ce n’est, pourtant pas un hasard, si on nous laisse embrasser une dernière fois un mort. Ce dernier adieu est la première étape du long processus du deuil. Il faut que je fasse le mien sans t’avoir revu.

Nous sommes jeudi, vais-je détester les jeudis tout le reste de ma vie ? Ou ce livre que je suis en train d’écrire est-il la première étape du deuil ? Je t’enterre par mes mots. Je te tue par mes phrases qui me permettent de tenir.

Te pardonner ? J’ai compris, depuis hier, que cela me serait impossible. Ma bonté n’atteint pas ses frontières. Tu as fait trop de mal. Ma mère ne retrouve plus ses repères, mon père, égal à lui-même, donne le change mais je sais qu’il souffre. M. est rempli de haine à ton égard. Ma fille est repartie dans ses dérives. Mes proches ne savent plus quoi faire. Tu as fait un beau massacre en m’abandonnant. Tu n’as, encore une fois, pensé qu’à toi sans prendre conscience de l’ampleur du désastre, des conséquences.

L’appartement de la rue F. est vide de nous. Demain, ce lit, que j’aurais aimé ne plus voir, mais qui n’a pas trouvé d’acheteur, ira dans ma propriété du Perche que tu n’as jamais aimée. D’ailleurs, qu’as-tu aimé de moi ? Peut-on parler d’amour ?

Quels sont mes horizons du futur ? J’aimerais te sortir de ma tête, t’oublier, rayer six ans et demi de ma vie. Ce serait si simple. Mais la complexité de l’âme n’est pas ainsi faite. Je veux apprendre à oublier. Cela, aussi, je sais que ce sera impossible. On n’oublie jamais une telle trahison. Quelles sont mes options s’il n’y a ni pardon, ni oubli ? Tu as tué en moi la confiance que je peux accorder, cette confiance aveugle que j’avais en toi. Aveugle. La porte de la rue F. s’est fermée définitivement. Je n’y suis pas allée. Mais, mentalement, j’ai tout vécu. Tu es mort, aujourd’hui, mais on ne m’a pas permis de voir ton visage, une dernière fois, et de te donner le baiser de l’adieu.

Publié dans : Non classé | le 23 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

E. a diparu

E. a disparu. Depuis hier, nous la cherchons. Téléphone qui sonne dans le vide. Panique installée. Tu touches, une fois encore, à mon enfant. Tu n’ as, d’ailleurs, jamais fait attention à mon enfant.

Dés le début de notre relation, alors que comme tout couple d’amants nous aurions du nous retrouver à l’hôtel, tu préfères venir chez moi. Je ne prends pas conscience, habitée par la passion que je te porte, que pour te voir, je la mets à la porte de la maison. Que pendant nos ébats, elle attend soit chez des amis, soit dans un cyber café. Je ne réalise pas ce que je lui fais. Nos deux heures par semaine, puisque c’est le temps que tu daignes m’accorder, passent avant tout.

Elle ne s’en est jamais remise et ses dérives, les scènes qui ont été provoquées par l’égoïsme de ta passion, je te les dois.

Il m’a fallu du temps pour me l’avouer. Je laissais mon enfant dehors pour mon plaisir. Comment une mère peut-elle en arriver à cet extrême ? Tes belles paroles, tes mots doux me faisaient oublier mon devoir. Mes responsabilités. Mon égarement est une des causes de ses fuites récurrentes. Elle ne m’a jamais pardonné de te faire passer avant elle. Je ne me le pardonne pas non plus.

Elle avait déjà tant souffert, la mort de son père alors qu’elle n’avait pas encore six ans, une mère immature qui ne vivait que le présent.

La pieuvre est de retour ce soir, l’angoisse m’enveloppe. Où est-elle ? Que fait-elle ? Qu’ai-je fait, depuis que tu m’as quittée ? Elle ne supporte pas de me voir ainsi souffrir. Elle te hait depuis que tu m’as abandonnée en 2012. Elle me l’a dit, souvent. N’y retourne pas maman, ce mec est un une sale type. Il ne sortira de cette relation que du malheur.

Jusqu’où suis-je allée pour être avec toi ? Je me suis perdue dans les méandres de cette relation qui, finalement, avec du recul est sans sens. Tu t’es servie de moi et je me suis laissée faire, aveugle et aveuglée. Que t’ai-je trouvé de plus qu’un autre ?

La Closerie, nous avons rendez-vous, je travaille, alors, dans une maison d’édition qui est au bord de la faillite. Je veux t’en parler. Je bois trop de champagne et finis par t’embrasser sur la bouche devant tout le monde. Nous nous donnons rendez-vous pour plus tard, nous avons chacun un dîner. Je te laisse des textos aguicheurs, je bois trop, je suis avec mon assistante et nous nous laissons aller rue Delambre dans un bar, à boire de nombreuses bouteilles de vin. Combien ? Je ne m’en souviens plus. Tu ne viens pas après ton dîner, le lendemain, j’ai tellement honte que je t’envoie un message d’excuses sans te demander de me rappeler.

Bien avant, je fais la campagne pour la mairie de Paris, tu connais ma passion pour la politique et tu viens à un rendez-vous que j’ai organisé au Flore. Comment envisager la culture à Paris ? Tel en est le thème. Tu es le seul éditeur à rester au dîner organisé. Tu commandes un croque monsieur et moi un croque madame. Je t’ai, toujours, dit que ce jour là, nous étions tombés amoureux. Sinon, comment aurions-nous pu nous souvenir de ce que nous avions mangé ?

La pièce principale de la maison est emplie de caisses. C’est le jour du déménagement. Tu arrives décomposé et je ne sais que faire, je n’arrive même pas à trouver les mots du réconfort tant ton état me plonge dans un abîme sans fond.

E. descend. Je connais les tensions entre vous. Tu sais qu’elle n’a aucune confiance en toi. Ma merveilleuse et voyante petite fille qui n’a jamais été dupe. Elle vient vers toi et t’embrasse. J’en suis étonnée et ravie à la fois. Je pense qu’elle t’accorde, une nouvelle fois, sa confiance.

Quand elle me retrouve le jour où tu m’abandonnes, elle m’avoue que ce baiser était de convenance, qu’elle était certaine que les choses se passeraient ainsi. Que jamais elle n’a douté de ta lâcheté, de tes mensonges.
Il semble qu’elle lit, à travers toi, comme au travers d’un livre ouvert. Pour ma part, tes mots doivent être du sanscrit puisque je n’y comprends rien.

Où est-elle ce soir ? Qu’as-tu encore fait ? Il n’y avait pas que moi que tu blessais en m’abandonnant mais ma famille aussi. Cela s’appelle les dégâts collatéraux.

Je n’ai plus de larmes, je n’ai plus de souffle. Je suis entourée par les tentacules de la pieuvre.

Je ne sais pas où est E. Tout ce que je sais est que c’est de ta faute, que l’appel de l’agent immobilier hier soir a été celui de trop, celui qu’elle n’a pas supporté.

Un enfant ne devrait jamais voir sa mère souffrir. Je m’en veux de ne pas avoir eu la force de me cacher, de ne pas avoir pu jouer comme tu sais si bien le faire. Il n’y a pas de duplicité en moi, je ne connais pas les figures imposées. Le mensonge m’a toujours dit mon père se lit dans mon regard.

Ce n’est pas ton cas.
La pieuvre est là, elle ouvre ses tentacules, je voudrais qu’elle t’enserre, que tu disparaisses sous ses pressions. Je voudrais. Je hais le conditionnel. Je hais le passé.

Mais, ne sois pas inquiet, demain le lit sera enlevé de l’appartement. Je serai, contrairement à toi, digne jusqu’au bout.

Tu m’as définitivement perdue mais ce soir si j’avais une seule chose à te demander, et je pense que cela ne me coûterait même pas, c’est de me rendre ma fille.

Publié dans : Non classé | le 22 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

Les 21 avril sont meurtriers

Lorsque mon portable sonne et que je décroche, je ne comprends pas immédiatement qui m’appelle. Ignorant le nom de l’homme qui téléphone. C’est en fait l’agent immobilier qui, fort peu aimable, m’explique que je dois déménager le lit de l’appartement de la rue F. demain ou vendredi au plus tard, les nouveaux locataires arrivant ce lundi.

Il me précise que n’ayant pas rendu les clés, je dois lui remettre le pass qui permet d’entrer dans l’immeuble. Je l’informe que les fameuses clés t’ont été renvoyées et qu’elles ne sont plus en ma possession. J’essaie t’entamer un dialogue avec cet homme qui reste froid et professionnel, je raccroche après lui avoir dit qu’il doit ignorer le mot compassion.

Affolée, j’appelle M. qui entre dans une rage noire et laisse un message sur ton répondeur en te disant que tout ceci est du harcèlement de ta part et que ne me laissant pas en paix tu ne me permets pas de guérir. Par la suite, il téléphone à l’agence immobilière qui ose lui demander qu’on débarrasse les provisions qui restent dans l’appartement. Apparemment, l’appartement ne sera pas occupé ce lundi comme me l’a dit l’agent immobilier mais à la fin du mois.

Pourquoi, soudain, toute cette précipitation, toute cette violence ? Je ne retrouve plus mon souffle. J’ai mon avocat, au bout, du fil qui me calme et me donne des conseils précieux. Je ne suis pas juriste et je sens que tu veux me pousser à la faute.

Je t’envoie, sur ses conseils, un sms qui est bien loin de ceux d’avant, de nos mots d’amour. Un sms froid, informatif, dénué de sentiments. J’ai envie de tout casser. Par un curieux hasard, le chat monte sur ma table de nuit et fait tout tomber. Il doit sentir cette colère qui sourd en moi, cette violence que je ne connaissais pas. Cette rage que rien, là en ces instants, ne peut calmer.

Je voulais te désaimer, ce soir pour la première fois de ma vie, je te hais. C’est nouveau ce sentiment, la haine. Il ne me convient pas mais il m’habite. J’ai le cœur qui bat si fort que je l’entends dans mes oreilles, mes mains tremblent. Tu ne réussiras pas à m’anéantir. Pas cette fois. Tu veux la guerre. Soit, je rentre en guerre. J’avale d’un seul trait ma tasse de thé, allume une cigarette. Je suis hors de moi. J’ai envie de crier. Si tu étais devant moi, je te dirais tout ce que j’ai sur le cœur, tout ce mal que tu ne cesses de me faire depuis des mois. Je ne comprends pas ton acharnement à me détruire. Veux-tu ma mort comme le pense mon médecin, mes parents, ma fille, mes proches. Veux-tu que je me suicide, pour être enfin débarrassé de moi ? Je ne te ferai pas ce plaisir. Je ne suis pas en miettes, ni fracassée cette fois, je suis en un seul morceau de rage. Une rage féroce.

Nous sommes sur le lit rue B., tu es épuisé par ta journée. Tu as eu un entretien désastreux avec ton DRH au sujet de ton licenciement. « Je vais en mourir » me dis-tu. Puis, tu me regardes et me dis que mon regard est meurtrier. Je ne me vois pas, mais je souffre de te voir si profondément accablé. Et, cherche des solutions pour que tu retrouves ton souffle de combattant que tu sembles avoir perdu. Je te parle, t’expliquant que tu vas gagner. Que c’est une guerre, que tu es un vainqueur, que tu ne dois pas te laisser abattre par ces gens qui ne te méritent pas.

Eux, ont du comprendre, bien avant moi, à qui ils avaient affaire. Un homme froid, sans sentiment. Tu as dit à M. un jour  « je ne suis pas quelqu’un de gentil, je suis dur ».

Ce soir, les mots prononcés s’avèrent. Non, tu n’es ni tendre, ni sympathique. Tu es bien l’homme impitoyable que tu as décrit. Ma colère s’en trouve renforcée. Je dois avoir ce regard dont tu as parlé, ce regard qui tue. Je suis folle de colère. Folle de mon impuissance à ne pas pouvoir te dire ce que j’éprouve depuis cet appel téléphonique. Je suis certaine que tu effaces avant même de les écouter les messages de M. Lis-tu même les textos que je t’envoie ? J’en doute. Tu as coupé toute communication.

Tu te conduis d’une manière ignominieuse, indigne. Tu ignores, sans doute, que le fait d’avoir fait changer les serrures et que je ne puisse plus avoir accès à mon lit se nomme en terme juridique du détournement. C’est ainsi que la loi le définit. Ce n’est pas du recel mais du détournement, mot dont j’ignorais le sens et que vient de m’apprendre mon avocat.

En cet instant, je te trouve pitoyable, pitoyable de lâcheté, de bassesse, de bêtises. Nous n’avions pas signé un contrat pour la vie. Tu étais libre de ne plus m’aimer. Il te suffisait de me le dire. Comment aurais-je réagi ? Je l’ignore. Mais, me connaissant, je me serais cachée dans mon malheur. Je ne suis plus la pauvre chose affligée que tu as abandonnée. Ce que tu viens de faire m’a redonné les forces que je croyais avoir perdues.

C’est la guerre. Comme tu l’as perdue devant tes employeurs, tu la perdras avec moi. Je n’ai, jamais, eu un tempérament de victime. Ce combat, qui s’annonce, sera sans pitié. Mais as-tu eu une seule once de pitié depuis que tu m’as abandonnée ? Le mot pitié ne fait pas partie du vocabulaire du tendre et tu dois l’ignorer.

Je me regarde dans le miroir. Mes yeux sont verts perçants. Est-ce cela mon regard meurtrier ? Ce soir, il me sied bien. J’ai une arme que tu ne possèdes pas. Tu ne vas pas tarder à la découvrir.

 

Publié dans : Non classé | le 21 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

21 avril

Je déteste les 21 du mois. Il n’y a pas de réelle explication logique à cela.  Si ce n’est que la mère de M. est morte un 21 août. Aujourd’hui, dès le matin, des petits détails viennent miner mon quotidien si bien rôdé. Je manque de m’ébouillanter avec ma bouilloire, renverse une tasse de thé, manque une marche de mon escalier. C’est, encore, un jour sombre. R. le meilleur ami de ma fille aurait eu vingt aujourd’hui. Ses parents organisent, en sa mémoire, une cérémonie.

Depuis hier, j’ai vu E., mon enfant, se décomposer. Elle a perdu son meilleur ami il y a deux mois alors que je suis en pleine détresse et cette journée la ramène à son deuil. On n’est jamais préparé à la mort, surtout quand elle s’annonce à un âge où l’on devrait être insouciant, tourné vers le futur, ivre de projets.

R. était en attente d’une greffe de foie depuis l’enfance, il est mort alors que l’organe tant désiré et compatible était enfin là. Mort d’une septicémie. Mort injuste. Il avait repoussé sa maladie, se tournant vers des fêtes sans fin, brûlant son existence en prenant des produits illicites, en descendant, de façon inconsciente dans les catacombes, traversant les chatières, passant dans des tunnels où il aurait pu rester coincé. Je lui avais parlé, j’avais tenté, en vain, de le raisonner lui expliquant que son comportement était suicidaire. Mais comment pouvait-il croire à cette vie qui dès l’enfance n’avait été faite que de douleurs et d’hôpitaux ? Comment expliquer que la vie peut-être belle quand on en connaît que la douleur et la proximité de la mort ? « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi courageux » me dit E. et elle ajoute,  « toujours les meilleurs qui partent en premier et toujours les salauds qui continuent à sévir ».

Je sais c’est à toi qu’elle pense en prononçant cette phrase mais ne rebondit pas. Elle a raison. Elle ajoute que le karma se charge de ceux qui font du mal et que l’on paie, toujours, les souffrances qu’on inflige.

Je la regarde et j’ai mal pour elle. Je me sens impuissante et me demande pourquoi cette cérémonie en avril alors que R. est mort bien avant? Pourquoi se remettre dans la douleur ? Je ne survivrai pas à la mort de ma fille, c’est une chose que j’ai comprise, alors que prise par des démons, elle disparaissait et me laissait des jours entiers sans nouvelles. Je téléphonais jusqu’à plus de cinquante fois sur son portable, tombant sans cesse sur sa messagerie. Nous pensions cela va mal finir, nous allons la retrouver à la morgue. Elle s’est apaisée mais, la crainte que ses démons ne la reprennent, me hantent, à chaque instant.

Elle part. Je reste seule dans la maison. Je ne suis pas bien tant je la sais mal.

Le téléphone sonne, je ne décroche pas. Je n’ai pas envie de répondre. Ce fut une mauvaise matinée et je sens que la journée ne sera, guère, meilleure.

J’ai pris, depuis la rupture, l’habitude d’avoir un masque, de ne répondre que par monosyllabes. Je ne veux pas que l’on me voie ainsi.

Il n’y a aucune complaisance dans ma douleur et j’aimerais la faire disparaître car elle commence à m’étouffer. Je n’en peux plus d’avoir mal, je n’en peux de ruminer mes pensées sombres, j’aimerais sortir de ma chatière, de ces catacombes mentales, voir le bout du tunnel et profiter de ce soleil qui inonde Paris.

L’an dernier, à la même époque j’étais heureuse.

Nous nous apprêtons à partir pour Deauville, tu me retrouves devant la porte de la rue B. en tout début d’après midi. Lorsque nous arrivons au Royal Barrière, il fait un temps superbe. On se croirait en plein été. Nous déposons nos affaires dans la suite et nous précipitons vers la plage. Je chante chabadaba chabadababa. Tu me prends la main et nous arpentons toute la plage, main dans la main. Je suis heureuse, ce moment, je l’attendais depuis notre rencontre. Nous, une plage, la mer, le soleil et nos mains unis alors que nous marchons le long de l’océan.

Un homme et une femme. J’aime ce film, nous en parlons, tu me dis que tu l’as vu, il y a longtemps, que tu ne t’en souviens plus. Je me demande comment on peut oublier un tel film mais ne t’en dis rien.

Quelle journée, me dit E. tout en se préparant, oui quelle journée. Quelles journées qui passent les unes après les autres depuis le 13 février. Quelles journées où il n’y a jamais un moment de bonheur, une éclaircie, un instant de joie.

Tu ne vas jamais au cinéma et tu connais, d’ailleurs, très peu de films. Depuis l’enfance, je suis bercée par les images des classiques français, j’aime le Corbeau qui reste, encore un de mes films préférés, Les Enfants du Paradis, la Belle et la Bête, et bien sûr comme beaucoup de petites filles Autant en Emporte le Vent et la magnifique Vivien Leigh. Mon goût pour les dialogues et les films de Michel Audiard dont le tant adoré Les Tontons Flingueurs viendra à l’adolescence, je connais, de ce dernier, les répliques par coeur.

Je t’offre le dvd de la Sirène du Missippi de Truffaut, l’as-tu même regardé ? Tu ne m’en as jamais parlé. Pendant ton traitement, nous regardons de mauvais films comiques, j’essaie de te détendre, de te faire rire. Et, ce film que j’aime tant de Michel Deville L’ours et la poupée. Tu ne fais aucun commentaires réels, tu te contentes de me dire que cela t’a plus et je reste sur ma faim. J’aime parler d’un film, des images, du jeu des acteurs, du cadrage, des dialogues. Est-ce parce que j’ai vécu avec un metteur en scène ou en a-t-il toujours été ainsi ? Je n’en sais rien.

Nous sommes le 21 avril, E. est malheureuse, je suis anesthésiée. Après tout, comme le dit Scarlett dans la dernière réplique culte du film : « after all, tomorrow is another day ».

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 21 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

Lundi 20 avril

Un commentaire haineux posté sur mon blog, hier, me touche plus qu’il ne le devrait. Je retrace l’adresse IP, et découvre que celle-ci est dans la banlieue parisienne où résident tes enfants.

Soudain, je prends conscience qu’auprès d’eux, tu as du me faire passer pour une folle. Tu as su être persuasif, j’en suis certaine, pourquoi tout ceci me blesse-t-il à ce point ?

On écrit pour soi, parce que l’écriture devient un besoin vital comme celui de respirer ou de se nourrir. On écrit parce que les mots nous permettent de nous échapper d’un quotidien, parfois, bien terne. On écrit parce que les phrases s’imposent d’elles-mêmes, comme indépendantes de notre pensée. Là est toute la nuance, et la subtilité de l’écriture. Les mots reflètent ces pensées envahissantes et quand ils sont posés sur la feuille ou une page d’ordinateur, déjà, ils ne nous appartiennent plus. Ils existent par eux-mêmes, ils sont un reflet, une image structurée. Un écrivain peut-il n’écrire que de par son imaginaire ? Ou n’est-il pas un préleveur de sens ? Un observateur aiguisé qui, sans cesse, cherche autour de lui l’inspiration ? Ecrit-on ce qu’on ne connaît pas ? N’y a-t-il toujours pas une part de nous ? N’est-on pas à l’affut des pensées, des événements, des confidences que l’on nous narre ? Tout texte n’est-il pas un reflet de ce que l’on a vécu, ou de ceux que d’autres ont vécu ? Peut-on écrire ce qu’on ne connaît pas ? Ces questions me hantent depuis l’enfance, depuis que dès quatre ans : j’ai écrit un petit conte que, toute fière, j’avais lu à ma famille. Les mots m’avaient emportée dans un pays extraordinaire mais l’histoire de la petite gazelle avait été celle que me racontait mon père, chaque soir, avant que je ne m’endorme.

J’ai, toujours eu un problème avec la représentation, je suis admirative de la langue de Proust qui sait détailler, comme nul autre, chaque trait de caractère, chaque paysage, chaque salon dans lesquels se passe une bonne partie de ses livres. Longtemps, j’en ai parlé avec B. qui avait le même problème que moi. Comme il me semble difficile de décrire un lieu, un paysage, un personnage alors que je n’ai aucun mal à définir la psychologie de mes héros, leurs sentiments.

Quand je commence le livre en juillet, tu es atterré tant ce dont je parle se rapproche de ce que tu éprouves. Je me suis mise à ta place, et c’est toi qui parles au travers de ma plume. Ce texte que tu trouves, me dis-tu beau, te dérange tant tu le trouves le reflet de ta réalité. Il te faut du temps pour me demander de l’interrompre. Tu ne sais pas comment t’y prendre, comment m’imposer, alors que je suis dans mon élan, de stopper celui-ci. Tu finis par le faire, m’expliquant que lire ta souffrance physique, ta douleur t’est devenu trop pénible. Cela me blesse à un point que je ne te dis pas mais j’arrête d’écrire. J’aurais pu continuer à coucher mes mots sur le papier, sans t’en parler, mais mon honnêteté m’en empêche. Je suis incapable de te mentir et je sais que si je continue à écrire, tu finiras par le découvrir.

C’est une souffrance, cet arrêt brutal. Tu me castres. Comme ton hormonothérapie te castre et t’empêche d’être un homme. Est-ce cela que tu ne veux pas lire ? Les phrases de la maladie ? En as-tu honte à ce point ? Pourtant, je ne cesse de t’aider à la traverser, inventant des jeux rue B., m’achetant de la lingerie pour te surprendre. Pour ne pas que tu te confrontes à ton impuissance. Or, je le sais, il est inutile que tu ne me le dises, tu ne te sens plus un homme. J’ai du mal à le comprendre, je ne vis pas l’absence de ton désir, je n’éprouve pas cette absence qui est pour toi une frustration, je ne la prends pas contre moi. Plusieurs fois, nous en parlons. Je tente de te rassurer. Je suis sincère, cela ne change en rien entre nous. Peut-être ne t’ai-je même, jamais, autant aimé.

J’aurais du comprendre que cette incapacité à m’honorer te blessait, au point tel, que tu n’étais plus toi-même. C’est là que tout a changé entre nous. Je ne l’ai réalisé qu’il y a peu. Notre histoire s’est arrêtée parce que nous ne partagions plus l’intimité de nos corps. Je me faisais belle pour toi durant tout le temps de ta tomothérapie. J’évitais de te parler de tes séances quotidiennes ou quand je le faisais c’était, toujours, en en plaisantant.

Ai-je été maladroite ? Je me blottissais comme avant dans tes bras. Tu finis par m’avouer que tu ne regardes plus comme avant les femmes autour de toi, que ta libido est morte. Je ne perçois, pas que moi non plus, tu ne me vois plus comme avant. Je suis dans un déni total de ton état, non pas de ton état de malade, mais de celui de ton absence définitive de désir.

Il y a une petite commode rococo de couleur verte, rue B, dans laquelle j’ai rangé une partie de mes dessous. Un soir, arrivant avant toi à l’heure de notre rendez-vous, je remarque que le miroir posé sur la coiffeuse est tombé. Je m’interroge, est-ce un courant d’air ? Aucune fenêtre n’est restée ouverte. Il me faut, des mois, pour réaliser que c’est toi qui, venant lors d’une de mes absences, as ouvert les tiroirs du petit meuble et a fait tomber la glace. Un autre soir, alors que nous sommes dans les bras l’un de l’autre, je te demande si tu as fouillé dans ma lingerie. Tu hésites à répondre. Je te sens gêné, j’éclate de rire et te dis à quel point j’en suis heureuse. Tu me serres plus fort, contre toi, comme si tu étais rassuré. Tu ressembles à l’enfant qu’une mère a pris, en flagrant délit, la main dans un pot de confiture.

Si tu n’avais pas eu ce traitement lourd, m’aurais-tu quittée ? N’étions-nous que ça : un couple d’amants ? Etaient-ce nos étreintes qui étaient le fondement de notre relation ? J’aimerais l’entendre de ta bouche. Pour moi, c’est devenu une certitude, une certitude qui fait mal, une certitude qui s’est imposée à moi et qui, depuis, ne me quitte plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 20 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

19 avril

L’angoisse est une pieuvre, elle étend ses tentacules et nous enserre. Elle se cache derrière les rochers de notre inconscient, et se découvre au moment où l’on s’y attend le moins. Chaque jour, comme une amie avec laquelle j’aurais un rendez-vous fixe, elle me réveille. La nuit, je sursaute, en sueur en proie à d’affreux serrements d’estomac, le cœur battant, la respiration haletante. Je reprends deux somnifères, afin de la fuir, dans un sommeil qui n’est pas bienfaiteur puisqu’il ne dure que le temps procuré par les médicaments, quatre à cinq heures environ. Dès le matin, elle me broie. Je n’ai pas besoin de regarder ma montre pour me douter qu’il est tôt. Je me tourne dans le lit, cache ma tête sous la couette, pratique des exercices de respiration. Rien n’y fait, la pieuvre est devenue mon nouvel animal de compagnie.

J’aimerais la manger en salade, mais je déteste cela. Je me souviens à Paros des salades de poulpe dont L. se délectait, cela me soulevait le cœur. Je voyais la bête et n’ai, jamais pu, en avaler une seule bouchée.

Les volets de la chambre sont encore fermés. J’écris dans la pénombre avec pour unique lumière celle de l’ordinateur. Je ne me suis pas encore levée, il a fallu, pour que je conjure cette crise quasi de panique de cette matinée dominicale, que je me jette sur mon clavier comme pour y retrouver ce souffle qui me faisait défaut. C’est la première fois que je n’écris pas à la main et que je jette mes idées ainsi sur mon ordinateur. Je sais que ce blog n’est qu’un premier jet de l’écriture mais la façon dont tout s’articule me surprend. L’écriture est devenue une nécessité et calme, le temps de celle-ci, ces crises dévastatrices.

Depuis, que tu m’as quittée tout est organisé, comme si j’avais développé des manies afin de trouver une espèce de stabilité. Je vis dans un temps compté, il y a celui de la nourriture, celui du thé, celui de la lecture qui m’est devenue indispensable et qui me permet de m’évader dans les mots des autres, celui des mauvais films que je regarde pour que la journée ne s’étire pas autour de mes sombres pensées, celui de la nuit et des manies qu’elle a, toujours, engendrées.

Je suis une insomniaque chronique. Le sommeil a commencé à me fuir dès que je suis entrée en classe préparatoire. Je n’arrivais plus, tout à mon travail et à la pression engendrée par le concours, a vidé ma tête de tout ce que ma mémoire devait enregistrer. Je devais réussir pour ne pas décevoir la famille. Depuis l’enfance, on m’avait programmée. Je devenais intégrer Fontenay et suivre le trajet familial. Ce n’était pas un choix mais un devoir. Enfant obéissante, je me pliais sans réelle joie, à cette obligation. Je travaillais, je ne faisais que travailler, ne m’accordant comme seules distractions que des sorties à l’opéra où j’allais avec mes parents. Nous avions un abonnement à l’opéra Garnier.

Le sommeil n’a jamais été, depuis, mon ami. Je ne peux m’endormir que dans un noir absolu, derrière des volets clos. Les somnifères, très vites, sont devenus les béquilles quotidiennes de mon endormissement.

La première chose que je remarque rue B. est l’absence de volets et les rideaux qui laissent passer la lumière. Je m’en plains. Essaie de m’accommoder, en vain, à cette semi-pénombre. Tu le sais et ne fais rien pour me trouver des rideaux occultants. Un jour, lasse, de ne plus pouvoir dormir, rendue quasiment à un point de rupture du à la fatigue de ces absences de repos, je décide d’en acheter puisque malgré tes promesses, tu n’as rien fait. Lorsque je les reçois, je te demande de les accrocher, la tringle est trop haute et j’ai peur de ne pas savoir le faire. Tu remets chaque jour l’accrochage, prétextant même que celui-ci est impossible en raison de la barre qu’il faut dévisser, que tu ne trouves pas le tournevis adapté. Un matin, harassée de fatigue, je vais voir la gardienne et lui explique mon problème. Elle vient avec une échelle, soulève la tringle sur laquelle se trouvent les horribles rideaux fleuris et y suspend, enfin, les nouveaux qui vont me permettre de trouver ce noir dont j’ai un besoin nécessaire.

Ce jour, quand tu viens me retrouver, toute heureuse, je te montre les rideaux bleus et t’explique qu’il suffisait juste de soulever la fameuse tringle pour que je puisse trouver l’apaisement du sommeil. Tu ne dis pas un mot. Tu te prétends bricoleur et pourtant, tu n’as pas réussi à faire ce que cette femme a mis moins de cinq minutes à mettre en place.

Cela te plaisait-il que je ne dorme pas ? Etais-tu, à ce point sadique, pour me laisser m’épuiser ? Sur le moment, cette idée ne m’effleure pas. Une fois encore, je te trouve des excuses et pense que c’est la fatigue liée à ta maladie qui t’a empêché de trouver une solution, pourtant, évidente. Maintenant, je n’en crois rien. Pendant plus de trois mois, tu m’as entendue me plaindre de cette absence d’obscurité qui m’empêchait de dormir et tu n’as rien fait. Quand nous passions nos nuits ensemble, alors que tu prétendais ne jamais dormir, je passais des nuits blanches à t’entendre ronfler. Comme j’ai été dupe. Je pensais que, près de moi, tu trouvais la paix et que nos nuits te ressourçaient. Je pense que tu as, toujours, du dormir. Tu te prétendais, toujours épuisé, à bout de fatigue, tenant à peine debout, j’avais du mal à deviner celle-ci sur ton visage. Mais, lorsque l’on vit avec quelqu’un le voit-on comme les autres ? Ma confiance en toi m’aveuglait.

Dimanche, c’est pour beaucoup, le jour de la grasse matinée, des levers tardifs quand les enfants sont grands, des petits déjeuners avec des croissants et du pain frais que l’on va acheter, avant de se laver, chez son boulanger. C’est un jour particulier pour tout un chacun, un jour où les magasins sont fermés, où le temps semble, pour la seule fois de la semaine, nous appartenir. Un jour où tout est possible, où le temps est à soi.

J’entends encore les cloches de l’église du bout de ma rue sonner. Au regard de l’heure, je suppose qu’elles appellent les fidèles à pénétrer dans la chapelle. T’es-tu déjà rendu dans ta paroisse de banlieue ? Y as-tu prié pour le repos de ton âme ? Je sais que tu n’as pas dû avoir une seule pensée pour la paix de la mienne. Belle hypocrisie que ta foi dont tu as bafoué tous les préceptes.

La pieuvre s’est enroulée autour de moi. Je vais descendre me préparer mon petit-déjeuner et prendre avec mon thé les petites pilules saumon qui enlèvent ce creux à mon estomac. Ce matin, j’aimerais être en Irlande et marcher sur la plage située près de Dingle. Ce matin, j’aimerais être loin de ce cauchemar. Ce matin, j’aimerais être celle d’avant. Celle de ce temps où je ne te connaissais pas.

 

Publié dans : Non classé | le 19 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

18 avril

Il fait si beau, ce samedi, que l’envie de sortir me soulève. J’ai passé une nuit atroce, réveillée, quasiment toutes les heures, descendant l’escalier à pas de souris afin de ne pas réveiller toute la maisonnée pour me faire des décas. Curieuse idée que ces décaféinés où j’ajoute une pointe de lait alors que je n’aime pas le café.

Petite, j’en buvais pour faire comme les grands, dès l’enfance je délaissais les chocolats préparés avec amour par ma grand-mère pour des bols d’arabica qui ressemblait plus à du lait aromatisé qu’à un vrai crème.

J’aime le thé, son cérémonial, ma bouilloire anglaise Russel Hobbs que je prends dans chacun de mes déplacements. J’aime entendre l’eau bouillir, vider ma théière des feuilles de thé de la veille, l’ébouillanter, y mettre deux petites cuillères spéciales thé achetées chez Mariage Frères pour le rite et y verser l’eau frémissante. Chaque jour, depuis que je suis en âge de le faire, cette tradition se reproduit.

De cela, tu n’as jamais rien su, rue B. nous ne partagions pas nos petit-déjeuner, ni même nos dîners. Que partagions-nous d’ailleurs en dehors de tes lamentations permanentes sur ta maladie et sur ton licenciement ?

Hier, M. a laissé un message sanglant sur ton répondeur, te disant que le lit ne serait pas débarrassé ce jour, mais qu’effectivement comme tu l’avais dit, tu étais un monstre, qu’il le confirmait et qu’il espérait au regard de mon état qu’il n’y aurait pas de suites désastreuses.

Ai-je envie de mourir pour te sortir de ma tête ? Par moments, l’idée m’a traversée. Disparaître pour ne plus penser, disparaître pour ne plus souffrir. Je n’ai, jamais considéré, le suicide comme un acte de lâcheté. Je trouve, tout au contraire, qu’il faut bien du courage pour renoncer définitivement à la vie. Les morts par pendaison m’ont toujours horrifiées parce qu’elles ne sont pas des appels au secours. Elles sont déterminées. Prendre des cachets semble à la portée de tous, se pendre ? Quelle volonté farouche, quel malheur, quel désespoir.

Je n’ai pas de corde, et les comprimés prescrits par mon psychiatre sont pris scrupuleusement. Il m’arrive, lors de crises d’angoisse qui me tétanisent, d’en prendre plus qu’il n’en faudrait, mais mon geste s’arrête là. Je n’ai pas envie de me tuer.

Par instants, je pense que, de part ton abandon, tu t’en es déjà chargé et je ne suis qu’une morte vivante qui accomplit rituellement les mêmes gestes sans aucune envie. A d’autres moments, même malheureuse je me sens pleine de vie. Je fourmille de projets pour ma maison d’édition et j’ai un livre en cours d’écriture. Ton abandon m’aurait-il redonné une forme d’existence que j’avais perdue ? Je m’étiolais auprès de toi, j’en suis certaine. Je ne sortais plus, passant mes journées, recluse, rue B. dans l’attente de nos rendez-vous, dans la peur de te voir, encore mal et défait, me sachant à l’avance impuissante.

Quand j’y emménage en février 2014, je n’y apporte pas encore toutes mes affaires, j’explore ce petit appartement meublé de 40m2, petite maison située dans un lieu surnommée petite Russie et qui dès que je l’ai visitée m’a semblé idéale. Tu étais allée le voir sans moi, je n’ai jamais su si elle te plaisait. J’y ai vécu seule dans un temps ponctué par l’attente de tes visites. Il fait froid dans ce lieu mais, le chauffage électrique de la chambre qui se situe en haut de l’escalier de cette maison de poupées, réchauffe vite la l’atmosphère.

Un jour, j’y arrive après toi, et tu as transformé la pièce, le lit est de l’autre côté, face à la fenêtre et l’espace semble s’être agrandit. J’en suis heureuse et te le dis. Tu mets ta touche dans notre petit meublé, dans notre lieu secret. Ce même jour, tu t’assieds sur le fauteuil et me regarde d’un air grave : « il faut que je te parle ». Mon cœur s’affole, immédiatement, je pense au pire, tu t’es ravisé, tu as décidé de me quitter. Tu te contentes de m’annoncer d’une voix douce que tu pars une semaine à M. faire du ski dans tes Alpes que tu aimes tant. Je te saute au cou, ce n’est que ça. Quelques semaines plus tard, tu me diras, ce jour là j’ai hésité à te le dire car j’avais peur de briser l’élan.

Curieusement, ce n’est pas ton départ pour M. qui m’a réfrigérée mais cette dernière phrase. En la prononçant « j’avais peur d’avoir brisé l’élan », j’ai pris conscience que quelque chose en moi avait changé. J’ai longtemps été incapable de savoir quoi. J’évitais de trop m’interroger à ce sujet. J’ai fini par déménager tous mes vêtements rue B. Tu n’y as laissé qu’une chemise et une cravate. Oui, l’élan avait bien été brisé. Nous n’étions pas chez nous, j’étais la femme cachée que l’on abritait dans un meublé.

Dès lors, je t’en ai voulu et ai défini certaines règles : passer deux nuits par mois, ne pas se quitter plus de dix jours, et se voir chaque jour sauf les week-ends qui étaient, pour moi, un déchirement. Tu as répondu oui à tout. Tu t’es tenu à mes oukases jusqu’au mois de décembre où nous n’avons dormi qu’une fois ensemble, et même le jour de notre petit Noël, fêté bien avant la vraie date, tu m’as laissée seule dans le grand lit vide de toi.

Je ne t’en ai pas voulu, puisque le mois de février approchait et que nous n’allions plus nous quitter. Je ne t’en ai pas voulu, maintenant je t’en veux de tout, pour tout. Surtout pour ce simulacre de vie commune.

Lors de cette nuit encore bien peu sereine, une phrase m’est venue en tête que je pourrais même mettre en exergue de ce livre : jamais, on ne se rend compte la dernière fois qu’on voit une personne que c’est la dernière fois ».

Jamais, je n’aurais pu imaginer en t’embrassant avant de sortir de ta voiture, t’entendant me dire je t’aime et te répondant la même chose que je ne te reverrai jamais.

Publié dans : Non classé | le 18 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

17 avril 2015

Ce n’est pas un jour comme un autre. Je me demande, souvent, pourquoi je reste, ainsi, figée à certaines dates. On m’en fait, parfois, le reproche. Aucune date ne m’échappe, dates d’anniversaires divers, dates de fête, dates de naissance, dates de mort. Toutes sont ancrées dans ma mémoire et y tracent un chemin qui, bien souvent, m’encombre. J’aimerais, de temps à autre, en oublier.

Surtout celle-ci : 17 avril.

Je me réveille, après une nuit agitée, avec une crampe à l’estomac. Je la reconnais cette insidieuse angoisse qui me ronge depuis plusieurs mois. J’avale quelques pilules de couleur saumon, fais des exercices de respiration sensés m’apaiser. L’angoisse demeure. Je prends conscience de la date : nous sommes le 17 avril.

Cela fait trois ans. Tout juste trois ans que tu m’as une première fois abandonnée. Mardi 17 avril 2012.

Depuis quelques temps, les choses ne vont pas au mieux entre nous, je porte un lourd et encombrant secret que je ne vais pas pouvoir dissimuler très longtemps. Je t’ai demandé plusieurs fois si tu voulais, si tu désirais, si tout cela n’était pas de la folie avec nos deux cancers. La vie a surgi alors que nous ne la désirions pas et que même cela semblait impossible au regard du traitement hormonal que je prenais. Tu ne voulais pas que cela disparaisse, je savais que je mettais ma santé en jeu, que je risquais une récidive, mais l’amour, une fois encore, l’a emporté sur ma raison. Ce jour d’avril, au téléphone, dès le matin tu m’informes que tu n’es pas bien. Je m’en inquiète, que t’arrive-t-il que tu n’oses pas me dire ? La communication est coupée. Je passerai, en vain, ma journée à te joindre jusqu’à appeler à ton bureau ce que je fais pour la première fois de ma vie. Ton assistante m’y apprend que tu n’y es pas. Je m’inquiète, ton téléphone est sur répondeur. Je suis certaine qu’il se passe quelque chose, que tu as du avoir un problème de santé. Je ne sais pas quoi faire. La journée passe dans l’angoisse de ton silence puisque je ne trouve aucun moyen de te joindre.

Le lendemain, après une nuit blanche, je découvre que ton numéro n’est plus attribué, je téléphone à ton bureau, tu n’y es pas non plus. Prise d’angoisse j’enfreins une règle, celle de notre secret et téléphone à ton domicile. C’est toi qui réponds, tu me dis d’un ton froid et sans appel, que quelqu’un a appelé chez toi la veille au soir et a prévenu ta femme. Ce quelqu’un n’est pas n’importe qui puisque tu accuses ma fille. Je te promets que non, qu’elle n’y est pour rien, que jamais elle ne ferait une chose pareille. Tu raccroches sans ménagement en me disant que tu ne veux plus entendre parler de moi.

Dans les semaines qui suivent, je recevrai tes mails provenant de ta propre messagerie et de celle de ton épouse où ce qui ai dit sur moi est d’une telle ignominie que, même encore à ce jour, je n’en suis pas remise.

Après le 17 avril, devant cette avalanche de haine et de mensonges, devant ton abandon, je me suis laissée mourir. J’ai perdu l’enfant de l’amour et me suis perdue moi-même, j’ai détruit, sans le vouloir, une partie de ma famille qui, impuissante, ne parvenait pas à me sortir de mon état.

Ce qui m’interroge, depuis la nouvelle rupture, est non pas ce passé que je n’oublierai jamais mais le présent dans lequel je vis. Pourquoi suis-je retournée vers toi ? Pourquoi avons-nous repris notre relation ? J’ai longtemps pensé que notre amour était plus fort que nous, que nous étions faits l’un pour l’autre. Comment ai-je pu te pardonner l’impardonnable ?

Nous en avons longuement parlé et j’ai bu chacune de tes paroles. Elles n’étaient sans doute que des mensonges. A quel moment as-tu été sincère ? Cet appel téléphonique qui l’a passé, ces mails qui me sont parvenus qui me les a envoyés ?

Trois ans plus tard, je te considère comme un récidiviste, un criminel. Même couardise, même sang froid. Quand les choses te semblent insurmontables, tu disparais, après avoir employé des mots si durs qu’ils peuvent pousser l’autre au suicide. Je t’avais pardonné mais je n’avais pas oublié. Cependant, je te faisais confiance. Jamais, je n’aurais imaginé qu’une nouvelle fois, tu pourrais m’abandonner, me jeter comme un objet qui a trop servi.

Es-tu ce malade mental que décrit mon psychiatre ? Il y a un terme médical qui définit ce comportement : psychopathe en col blanc. J’ai appris que ceux-ci sévissaient un peu partout où ils ont du pouvoir, ils ont tant d’empathie envers leurs victimes qu’elles sont même reconnaissantes du mal qu’ils peuvent leur faire.

Janvier 2015, nous sortons de la rue B. où nous avons passé un moment de paix et de bonheur. Nous ne sommes pas remis de l’attentat de Charlie où nous avons, l’un comme l’autre, perdus des amis. Lorsque nous arrivons à ta voiture, le pare-brise arrière est en miettes. Pas un instant, je ne crois que c’est le hasard. Je ne te le dis pas pour ne pas t’inquiéter. Mais, depuis ces derniers mois, ta voiture a été de nombreuses fois abîmées ou fracturées. Je me demande qui t’en veut à ce point. Qui cherche à se venger ? Il me semble impossible que ces multiples infractions soient, juste, le fait de la malchance. J’en parle à M. qui trouve, aussi, cela étrange.

17 avril 2015, d’autres que moi doivent t’en vouloir. De cela, je suis certaine, aujourd’hui. Je ne m’abaisserai pas à de telles bassesses. M’en prendre à toi, abîmer ton automobile n’est pas mon genre.

J’ai trouvé ce moyen autre, ces mots que chaque jour j’écris, qui me permettent une mise à distance et qui éclaircissent ma vision de toi. Tu as oublié en m’abandonnant lâchement que j’avais une arme redoutable et que rien ne m’arrêterait. Mon écriture. Tu n’y as, sans doute même pas songé, fort de ta toute puissance.

 

Tu as donné un ultimatum, demain le lit doit être évacué de l’appartement. Il y est toujours, je n’ai pas trouvé d’acheteur et ne sais quoi faire de ce meuble encombrant qui est le dernier lien qui me rattache à toi.

J’ai hâte d’être à la fin du mois. Que cet appartement ne nous lie plus. Hâte d’être débarrassée de façon définitive, de tout ce qui ce qui me ramène à toi. Je ne te pardonnerai pas cette fois-ci. Il n’y aura pas de retrouvailles, de mots d’excuse possibles, j’ai cessé de te croire. J’entre dans une nouvelle ère. Celle du mépris.

Publié dans : Non classé | le 17 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

Jeudi

Tu es à Londres. Je l’ai découvert hier. C’est la foire du livre. Elle a pris ma place puisque nous avions décidé d’y aller ensemble, alors qu’elle ne t’accompagnait jamais dans ce type de déplacement. Elle a pris ma place ou retrouvé la sienne. Qu’elle était la mienne, moi la maîtresse illégitime, toujours cachée ?

Francfort 2013, je t’y rejoins. De peur que l’on me reconnaisse, je m’achète une perruque brune, mets un chapeau, dans l’aéroport, je suis perplexe face à ce déguisement. Je ne peux m’empêcher de scruter autour de moi, de chercher des visages familiers et si derrière cette mascarade, quelqu’un m’interpellait ? Mascarade, le mot est juste. J’ai accepté de devenir Elisabetta pour te retrouver. Je manque de rater l’avion, me trompant de porte, tant je me sens mal à l’aise. Je ne suis pas à ma place. Je ne suis pas moi.

Quand j’arrive au Radisson où je sais que tu  m’attends, il y a une file de gens qui patiente pour avoir leur chambre. Malhabilement, je passe devant eux, explique en anglais que j’ai rendez-vous avec toi.

Lorque je frappe à la porte, je tremble. Tu m’ouvres, fais semblant de ne pas savoir qui je suis. Je suis la femme envoyée par F., cette prostituée de luxe qu’elle a payée pour distraire tes nuits solitaires et qui doit, dans trois jours repartir pour le Brésil. Tu me prends dans tes bras et notre étreinte s’affole sur le fauteuil. Mais, déjà, tu dois repartir.

Je défais mes bagages. Je n’ai pris que des dessous, des déshabillés achetés pour l’occasion, des vêtements dont tu te moqueras par des paroles cruelles me faisant remarquer que j’en fais trop alors que j’essaie de rentrer telle une actrice dans la peau d’un personnage puisque je ne dois pas sortir. Tout cela n’est pas moi. Pendant tout le temps du séjour, je me grime et ne quitte pas ma perruque, même pour dormir.

Je n’ai tiré aucun plaisir de ces moments avec toi, comme si en me transformant en coal girl de Madame Claude, je m’étais légitimée. Je ne suis que ça, la maîtresse que tu ne peux prendre qu’à l’aide de pilules puisque ton cancer de la prostate ne te permet plus une sexualité normale. Jusqu’où suis-je allée pour être avec toi ? Pour te plaire ? Tu me dis par la suite que tu n’as jamais aimé Elisabetta que tu trouvais ridicule, ainsi vêtue, trop maquillée, trop poupée de luxe. J’ai rangé la perruque dans le fond d’un tiroir et l’ai retrouvée, par hasard, en faisant mes caisses lors du déménagement et l’ai jetée avec rage.

Tu es à Londres et cela me fait mal. Il faut que j’apprenne le désamour. Je me raccroche, depuis ton abandon, à deux livres Fragments d’un discours amoureux et Lettres d’amour en Somalie. Les deux sont, depuis longtemps, mes livres de chevet. Je te les avais offerts. J’ai découvert, un jour, en en parlant que tu ne les avais jamais lus. Je ne sais pourquoi je t’avais posé des questions pièges, j’avais un doute. Tu avais répondu à côté et j’avais compris. Quand j’ai emménagé rue B., je t’ai demandé de me passer le livre de Barthes laissant le mien dans ma maison de la rue C. Quand, je l’ai ouvert, cherchant une phrase, j’ai réalisé que tu ne l’avais même pas feuilleté. Je n’ai rien dit. Cela m’a blessée. Mais, je n’ai rien dit.

Tu es à Londres. Elle n’a pas pris ma place. Elle est à la sienne. Chaque jour, je me demande comment elle peut être, encore, avec toi après avoir appris par deux fois ton infidélité avec la même femme.  Comment a-t-elle réagi quand elle a su que tu avais une double vie ? Quand tu lui as avoué que tu avais loué un appartement pour vivre avec moi ? Quels mensonges as-tu inventés pour qu’elle ne te claque pas la porte au nez ?

J’en ai parlé autour de moi, à des femmes, même ma propre mère m’a dit « si ton père s’était conduit ainsi, je l’aurais mis dehors et ne l’aurais jamais revu ».

Je me souviens du long coup de téléphone donné à ta mère le samedi de notre rupture et elle m’avait dit « oh non, elle ne le quittera jamais ».

Est-ce cette croyance, cette foi catholique intégriste qui permet de tout supporter ? Sont-ce, aussi, des figures imposées ? Comment peut-elle être encore avec toi ? Te faire confiance ? Je ne comprends pas.

Les mots du livre s’écrivent d’eux-mêmes, j’ai trouvé la structure. Cette nuit, une nouvelle fois, elle s’est imposée à moi et je suis certaine de l’endroit où me portent mes mots. Il y a le rythme, les phrases qui s’écrivent, ce sera un texte court. Construit en deux parties. Les phrases de ce blog rentreront dans ce que je nomme « carnet noir ».

Tu es à Londres et j’ai envie de partir.

Depuis, ce matin j’ai pris la décision de te désaimer. Mais décide t-on de ne plus aimer ? Je sais que je n’ai, jamais réussi, à décider d’être heureuse. Les sentiments m’emportent trop. Pourtant, là quel autre choix ai-je ? Il y a une chose dont je suis certaine, même si je suis ta victime, même si tu risques de revenir comme m’a prévenue mon psychiatre, je ne te pardonnerai jamais de m’avoir tuée. De m’avoir fait plonger dans cet abîme où seuls l’écriture et le travail pour ma maison d’édition me réconfortent. Cette maison quand nous avons appris ton licenciement, je voulais te l’offrir pour que tu fasses mentir ton patron qui venait de Carrefour et qui t’avait dit alors que tu revenais de la foire de Brive : « c’est un consensus, vous n’êtes pas un éditeur ».

Mais, ma petite maison d’édition qui est le rêve de toute ma vie ne t’intéressait pas, pas plus que tu ne m’encourageais à écrire.

J’ai appris, il y a peu, que les manuscrits que je t’avais donnés afin que tu les remettes à des éditeurs amis étaient restés dans ton bureau. Je te croyais quand tu me disais qu’ils avaient été refusés.
Je te croyais. J’ai avalé tous tes mensonges, toutes tes trahisons. Je n’ai pas fait mentir ce pitoyable adage : l’amour rend aveugle.

Maintenant, j’ai retrouvé la vue et ce que je vois me donne la nausée.

Publié dans : Non classé | le 16 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

Mercredi

Une nuit blanche de plus. Je change les draps blancs brodés achetés pour le nouvel appartement à six heures du matin, n’en pouvant plus de cette insomnie. Je suis épuisée, épuisée de rester dans cette chambre, épuisée de toutes ces questions qui tournent et retournent dans le silence de la nuit et auxquelles je ne trouverai, sans doute, jamais de réponse.

Je m’épuise dans des pourquoi et des comment sans fin.

Ce matin, je cherche à te joindre, pour résoudre le problème de cet encombrant lit qui ne trouve pas d’acheteur et qui est toujours dans l’appartement. Ta sonnerie est différente. Je te devine à l’étranger. Compulsivement, j’appelle ta femme et tombe sur le même son. Vous êtes partis en voyage. Je suis laminée. Tu as tourné la page de notre amour comme si celui-ci n’avait été qu’une anecdote.

Notre amour. Plus les jours passent et plus je pense que je suis la seule à avoir aimé. Jeu de dupes. Vaste mensonge dans lequel j’ai plongé et me suis perdue. Où es-tu ? Je m’en veux de m’interroger à ce sujet. Tu ne m’as pas choisie, tu m’as abandonnée et je me demande encore où tu es, ce que tu fais, comment tu vis. J’en arrive à me mépriser de penser, encore, à toi. J’aimerais pouvoir retrouver une vie normale. Pourtant, je fais des efforts, mais ceux-ci sont vains.

Tentant de t’oublier, toutes mes réflexions m’amènent à toi. Dehors, il fait si beau, j’aimerais avoir le courage de sortir, de marcher dans cette ville que j’aime, d’arpenter avec ma chienne les rues de Paris. Revivre. Cela m’est impossible. Il est trop tôt, me dit-on. Trop tôt. Je n’en peux plus de ce présent qui me ronge.

J’aurais du voir les signes. Tu prétendais, tant tu étais malheureux, te cogner la tête contre ton volant. Juste avant le déménagement, moi-même je ne savais plus où j’en étais. Faisant les caisses, j’aurais dû être folle de bonheur, je n’éprouvais qu’une énorme angoisse. J’avais une boule à l’estomac qui m’a déclenché un ulcère.

Nous cherchons des meubles, c’est la dernière semaine où ne vivons pas, encore, ensemble. Nous traversons la capitale. Comme d’ordinaire, j’ai la main sur ta cuisse quand tu conduis. « My place » dis-je en la posant comme d’habitude. Ce jour là, tu me repousses et m’expliques que cela te déconcentre pour conduire. J’en suis profondément blessée et le silence s’instaure entre nous.

Au dépôt vente où nous allons, nous ne trouvons rien. Une crise de panique s’empare de moi et je fuis loin de toi après avoir murmuré « je veux rentrer chez moi ».
Tu me retrouves, défaite, accrochée à ta portière. J’avale des calmants, tout mon corps tremble. Tu me demandes si je veux rentrer dans ma maison. Je me ressaisis et te réponds que « chez moi » est en fait « chez nous », le nouvel appartement. Je sens que tu n’es pas dupe.

Ce jeudi là, une journée jour pour jour, avant le 12 février, jour que tu as fixé parce que c’est la date où tu seras payé pour la première fois par ta caisse de retraite, une fracture se produit. Je la sens dans toutes les fibres de mon corps mais me refuse à l’admettre.

Après la peur, la panique même ne me quitteront plus. Pourquoi n’ai-je pas pris les devants ? Pourquoi, alors que je sentais que quelque chose se tramait, ne t’ai-je pas quitté ? Parce que j’étais aveuglée, parce que je t’aimais, parce que je me refusais à croire à ce pressentiment ? Par lâcheté ?

A ce jour, je n’ai pas la réponse. Tu es à l’étranger avec ta femme et j’en souffre. Je voudrais, moi aussi, partir loin ou au moins pouvoir aller me reposer dans ma maison de campagne, mais un dégât des eaux l’a rendue provisoirement inhabitable. Horrible loi des séries dans laquelle je me sens prise au piège.

Je suis si fatiguée. Je ne supporte plus cette fatigue, cet état dépressif. J’ai envie de voir la mer, j’ai envie de marcher sur le sable, j’ai envie de me baigner, de partir loin vers le large comme je le fais toujours depuis l’enfance. Combien de fois ai-je inquiété, petite, mes parents puis plus tard ceux qui étaient avec moi et qui ne me voyaient plus. Je ne peux nager que vers l’infini, happée par lui. J’aime passionnément la mer. Tu préfères tes montagnes situées dans les Alpes. Encore un point de désaccord.

Mais, quels étaient nos points d’accord ? Toi, dont finalement, depuis que tu m’as quittée, je ne sais rien ou presque. Toi, le taiseux comme tu aimes à t’appeler et à qui je parlais me forçant à meubler des silences par des mots, parfois, vides de sens.

Qu’avions-nous de commun ? Mon amour ? Ton désir ? Je n’en sais plus rien.

 

 

Publié dans : Non classé | le 15 avril, 2015 |Pas de Commentaires »
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